NOËL APPROCHAIT…
Noël approchait.
Nous avions reçu d’un agriculteur de la région une centaine de kilos de pommes de terre. Il fallut les étaler sur la paille dans la dépense (pièce où est entreposée la nourriture). Sœur Cécile était si percluse que notre mère me demanda de l’aider. J’en fus contente, j’avais besoin de m’activer et j’aimais bien sœur Cécile. Il fallait trier toutes les pommes de terre, des plus belles aux plus abîmées, puis les disposer sur la paille. Tout en faisant ce travail, j’évaluai le stock de conserves et comptai approximativement vingt boîtes de gâteaux d’un kilo chacune, une centaine de litres de sirop et jus de fruits, de nombreuses conserves de pâté, des petits pois, des haricots verts, des fruits au sirop, et au moins six cents kilos de confitures. Or, tout cela n’était utilisé qu’exceptionnellement, les jours de fête. Le reste de l’année, nous ne mangions que des produits avariés, donnés par les commerçants. Ou alors la mère faisait acheter, par la sœur externe, des haricots blancs. Seule la confiture n’était pas réservée aux grands jours ; nous en avions midi et soir comme dessert, mais elle était malheureusement fort indigeste, n’ayant pas, par mesure d’économie, été cuite assez longtemps.
Le tri des pommes de terre terminé, étant donné ce que j’avais découvert, je redemandai audience à l’abbesse. Je lui dis ce que j’avais vu, et que je ne comprenais pas une aussi mauvaise organisation en ce qui concernait notre alimentation. La discussion prit rapidement un tour semblable à la précédente. Pourtant, en quittant son bureau, je n’étais pas démoralisée et pensai qu’un jour, avec l’aide du Seigneur, les choses évolueraient.
De retour au noviciat, je me débrouillai pour obtenir de mère Anne la permission de voir tout ce que la communauté avait reçu en dons ces derniers jours. Elle ignorait la conversation orageuse que je venais d’avoir avec notre mère et accepta, à condition de m’accompagner.
Je découvris alors une quantité de bonnes choses : une vingtaine de boîtes de chocolats, des calissons, des pâtes de fruits et des marrons glacés. Il y avait aussi des bougies décorées et quelques livres.
Mère Anne m’expliqua que – par l’intermédiaire de sœur Germaine, une des deux sœurs externes – notre mère offrirait les boîtes de chocolats aux notables de la ville : M. le maire, les médecins, le dentiste, le notaire et quelques autres. Les boîtes de calissons, les pâtes de fruits et les marrons glacés étaient destinés aux épouses. Notre mère offrirait également des chocolats à tous les prêtres amis de la communauté pour les remercier de leurs multiples services. Je ne voyais pas bien de quels services il pouvait s’agir, mais je pensais qu’il valait mieux que je me taise.
Pendant l’avent, je relus un livre de dom Marmion, Le Christ dans ses mystères, et passai de longues heures avec mère Anne à parler de Noël, de l’Incarnation, de la liturgie.
Mes parents choisirent cette époque pour me rendre leur première visite. Notre mère les y avait autorisés, parce que je n’étais que postulante (pour les sœurs, les visites et le courrier étaient supprimés pendant l’avent et le carême). Pour la circonstance, j’eus également le droit d’ouvrir les grilles du parloir. Seule une murette de quatre-vingt-dix centimètres nous séparait. Mes parents avaient de la peine – ils n’étaient guère croyants –, mais essayaient de comprendre mon choix. En plus des boîtes de Tampax et du stick de déodorant que je leur avais demandés, ils apportèrent plusieurs boîtes de chocolats et de nombreuses conserves pour la communauté. Je ne leur dis pas que les friandises seraient offertes et que les conserves attendraient d’être largement périmées avant d’être ouvertes. Ils m’avaient aussi donné quelques paquets de cigarettes. De trois paquets dans le « monde », j’étais parvenue à ne fumer que trois cigarettes par jour. J’avais du mal à me déshabituer, mais je savais que j’étais sur la bonne voie. Les sœurs trouvaient pourtant que je ne faisais pas beaucoup d’efforts.
Pendant cette période, j’alternai la lecture avec la confection de petits paquets-cadeaux destinés aux sœurs, cela sous la surveillance de mère Anne. À Noël, chaque sœur reçoit un cadeau, et la coutume veut que les paquets soient préparés au noviciat. À l’intérieur du paquet, quelques images, quelques bonbons ou dragées, des crayons, du fil, des aiguilles. Cette activité, qui exigeait l’immobilité, me fut très pénible à cause du froid, dont la morsure me semblait par moments si cruelle qu’il m’arrivait de pleurer. Mère Anne m’affirmait que c’était là question d’habitude ; je voulais la croire, mais je savais que d’autres souffraient du froid plus que moi et ne s’étaient jamais habituées. Sœur Saint-François pleurait souvent, elle aussi.
Notre mère et mère Anne étaient de plus en plus occupées par les visites des bienfaiteurs qui venaient parfois de fort loin pour les voir.
J’entrepris alors d’explorer le grenier. Je voulais connaître les endroits où l’on ne m’avait jamais menée et je me disais que, si une sœur venait à me surprendre, je prétexterais le désir d’admirer la plaine par les lucarnes. J’eus l’impression de pénétrer dans la boutique d’un brocanteur : des malles rebondies, des livres, des meubles anciens, des cuvettes et brocs en porcelaine, des cuivres et des étains de toutes sortes, une très ancienne baignoire. Il y avait aussi des lits et des matelas. Plusieurs objets semblaient avoir beaucoup de valeur. Je savais d’ailleurs que quelques pièces étaient de temps à autre vendues à un brocanteur « honnête », comme me l’avait une fois dit notre mère.
Je savais désormais que nous n’étions pas de vraies pauvres.
Apparemment aucune sœur ne remarqua mon expédition au grenier.
Entre les répétitions des chants, la décoration de la chapelle et du réfectoire – crèche, houx, guirlandes, sapin –, la dernière semaine de l’avent passa très vite. Le monastère était en fête.